Chapitre 10

En essuyant les traces de doigts sur le comptoir, le boulanger fatigué rêve d’une boulangerie sans enfants.

Deux heures plus tard, il redescend dans son laboratoire. Il ouvre la porte du frigo. Dans le frigo, trois moules ronds et remplis de crème chantilly. Le boulanger sort les moules avec précaution. Il détache le cercle de métal tout autour, tout doucement.
Sur la table, il y a maintenant trois gros gâteaux épais et ronds comme des lunes.

Alors, le boulanger prend un gros couteau. Un couteau large, plat et sans dents. Il plonge le couteau dans le premier gâteau. Et là, c’est incroyable. Le couteau s’enfonce comme dans un nuage. Le couteau s’enfonce comme dans de l’eau. Comme dans rien du tout, en fait. Le couteau s’enfonce tout seul dans la couche de crème légère. Ensuite, le couteau traverse sans s’arrêter  une framboise bien mûre, un fond de meringue croustillant.
Et voilà la première tranche qui sort du gâteau.

Le boulanger dépose la tranche épaisse sur une assiette dorée. Il regarde. Il regarde la crème tellement légère que la lumière peut passer à travers, on dirait qu’elle vient de l’intérieur.
Le boulanger prend une cuillère. Il plonge la cuillère dans la tranche de gâteau. Et là, c’est incroyable, la cuillère s’enfonce toute seule et  d’un seul coup dans la crème chantilly. La cuillère traverse la framboise tendre et le fond de meringue croustillant.
Le boulanger porte la cuillère à sa bouche. Mille bulles de crème chantilly éclatent dans sa bouche. Mille bulles qui se mélangent  à la demi-framboise tendre, mille éclats de meringue qui fondent et lui montent à la tête.
C’est tellement délicieux que le boulanger doit s’asseoir. Il a la tête qui tourne. Il laisse éclater les dernières bulles au fond de son palais. Il regarde sur la table les trois gros gâteaux remplis de la lumière de la lampe. Il a enfin trouvé le secret de la crème légère. Le secret est enfermé dans une boite métallique, fermée avec un couvercle métallique, dans une armoire métallique dont lui seul a la clé.

Le boulanger regarde les trois gros gâteaux posés sur la table. Le premier enfant qui voit ça, c’est sûr, il va tout de suite tendre l’index. Le premier enfant qui voit cette tranche de gâteau va vouloir mettre les doigts dedans. Immédiatement. Il va vouloir enfoncer son doigt dans la crème légère, si légère que son doigt ne sentira rien quand il s’enfoncera dedans. Il va vouloir porter à sa bouche son doigt rempli de crème pour sentir mille bulles éclater dans sa bouche.
Le boulanger fatigué a un mauvais sourire. Il a beaucoup réfléchi et beaucoup travaillé. Il a les yeux rouges et le crâne déplumé. Mais là, c’est sûr, il vient d’inventer le piège parfait.

Le piège qui va se refermer sur les doigts des enfants.

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