Chapitre 21

Le lendemain matin, à l’heure de l’ouverture, la boulangère attend derrière son comptoir.
Le premier client est un monsieur avec un beau costume et des cheveux gris. Le monsieur dit : « Bonjour Madame, j’aimerais un café et une tarte aux pommes, s’il vous plaît. C’est pour manger ici. » La boulangère le sert et retourne derrière le comptoir. Elle attend le prochain client. Le monsieur boit un peu de café et  ensuite il découpe avec sa cuillère un petit bout de tarte aux pommes. Il porte la cuillère à sa bouche. Il mâche. Il fait une horrible grimace. La bouche tordue et les yeux plissés de dégoût. Il se penche en avant. Il recrache sa tarte aux pommes dans sa serviette. Il dit « BERK, c’est dégoutant ! Madame pouvez-vous m’apporter de l’eau. DE L’EAU. VITE ! »
La boulangère ne comprend pas. Elle va remplir une carafe qu’elle pose devant le monsieur. Vite, il boit un grand verre d’eau sans respirer. Et un deuxième. Et un troisième. La boulangère lui demande si tout va bien.

_ Tout va bien merci. Tout va très bien, Madame. Surtout votre tarte aux pommes et au fromage. Vous avez juste oublié les oignons.
La boulangère répond qu’ici, c’est une boulangerie et que dans une boulangerie, on sait bien que  le fromage et les oignons, c’est pour les quiches et pas pour les tartes aux pommes.

_ Ah oui ? Eh bien goûtez. Goûtez, vous allez voir.
_ Voir quoi, Monsieur ?  Je connais le goût de la tarte aux pommes.
_ Alors, goûtez ! Je vous paie une tranche de votre tarte aux pommes.
_ Monsieur, je n’ai pas besoin de votre argent pour goûter ma tarte aux pommes.
_ J’insiste, s’il vous plait, goûtez.
La boulangère regarde le monsieur avec son beau costume et ses cheveux gris. Il a l’air sérieux et bien comme il faut. Elle revient derrière le comptoir, dépose une tranche de tarte aux pommes dans une assiette, découpe avec sa cuillère, porte la cuillère à sa bouche, mâche, ouvre de grands yeux ronds, fait une grimace épouvantable. Elle court dans l’arrière-boutique, prend une serviette et recrache le bout de tarte aux pommes. Ensuite, elle boit :  deux grands verres d’eau.  BERK, c’est très mauvais. De la pâte sucrée, de la crème pâtissière, des pommes et du gruyère râpé. Le boulanger n’est vraiment pas dans son assiette. Le boulanger est vraiment très fatigué. Il faudra qu’elle lui parle, qu’elle lui dise de prendre des vacances.

De retour dans la salle, elle s’excuse. Elle dit qu’il y a eu un problème avec la tarte aux pommes. Le monsieur répond que ce n’est pas grave.
Qu’il prendra un éclair au chocolat.

Chapitre 22

La boulangère fait bien attention.
Elle prend une belle assiette. Bien au milieu, sans faire de marques, elle dépose l’éclair au chocolat. Elle dit : « Pour la peine, Monsieur, je vous offre un autre café. » Le monsieur sourit et dit que ce n’est pas la peine. La boulangère dit non, non, j’y tiens. Je vous apporte votre café.
L’éclair au chocolat brille au milieu de l’assiette. Le monsieur plonge sa cuillère dans la pâte dorée, à travers la mousse tendre. Il porte la cuillère à sa bouche. Il mâche et là, il fait une grimace affreuse, on dirait qu’il va étouffer. Il avale de travers. Heureusement, devant lui, il y a encore la carafe. Il boit deux grands verres d’eau sans respirer. Il dénoue sa cravate. Il dit que non, que là c’est trop. Qu’il se plaindra dans les journaux.
La boulangère affolée prend un éclair au chocolat. Sans le poser sur une assiette. Directement entre deux doigts. Elle mord dedans. Ses yeux s’arrondissent. On dirait bien qu’ils vont tomber. Sa bouche fermée, ses joues se gonflent. On dirait bien qu’elle va vomir.

Il y a du jambon dans le chocolat !

La boulangère court dans l’arrière-boutique. Elle crache. Elle boit deux grands verres d’eau. Elle revient dans la salle et reprend sans un mot l’éclair entamé que le monsieur a reposé au milieu de l’assiette. Elle dit vous voudrez bien m’excuser, je crois qu’il y a eu un autre problème. Un problème avec le boulanger. Pour la peine, je vous offre un autre café. Le monsieur répond qu’il a déjà bu deux cafés et qu’il est suffisamment énervé. Le monsieur se lève.
En partant, il dit qu’on peut s’attendre à tout, quand un boulanger se prend pour un charcutier.