Chapitre 14

Pendant ce temps, dans l’arrière-boutique, la boulangère parle au boulanger.
Elle dit qu’elle ne comprend pas. Elle voudrait savoir pourquoi il a installé un présentoir à gâteaux au milieu de la boulangerie. Un présentoir ridicule, pas plus haut que trois pommes. Elle voudrait savoir pourquoi il a mis trois grosses parts de gâteau à la crème dans le présentoir. Et qui a écrit ce billet rose.
Le boulanger dit que c’est lui le propriétaire de la boulangerie. Qu’il mettra des présentoirs où il veut et même des présentoirs ridicules et hauts comme trois pommes. Et que le billet rose, c’est lui qui l’a écrit. Personne n’a réservé les gâteaux.
La boulangère ne comprend pas. Pourquoi fabriquer un gâteau à la crème, l’exposer dans un présentoir ridicule et ensuite dire qu’il est réservé ? Est-ce que le boulanger est tombé sur la tête ?
Le boulanger dit que sa tête va très bien merci. Il dit ici, c’est moi le chef et je fais ce que je veux. Je veux fabriquer un gros gâteau à la crème ? Alors, je fabrique un gros gâteau à la crème. Ensuite je le mets dans un présentoir ridicule, c’est moi qui décide. Et c’est moi qui écris un billet rose pour dire que le gâteau est réservé. Un point c’est tout.

Là-dessus, sans un mot, le boulanger reprend l’assiette avec le billet rose et les trois parts de gâteau. Il retourne dans la boulangerie. Il soulève la cloche de verre et repose l’assiette sur le présentoir pas plus haut que trois pommes. Il repose la cloche. Il revient dans l’arrière-boutique.

La boulangère le regarde avec deux gros points d’interrogation dans les yeux. Il dit : 
_ Je fais une expérience. Un point c’est tout.

Chapitre 16

Le lendemain, le boulanger fatigué fabrique un gros gâteau à la crème légère.
Il dépose les trois parts sur une assiette à côté du billet rose. L’assiette sous la cloche de verre du présentoir pas plus haut que trois pommes. Le présentoir devant le rayon des pâtisseries. À la fin de l’après-midi, les enfants arrivent. Ils mettent leurs doigts sur la cloche de verre. Ils disent : « Je veux celui-là. » La boulangère dit que non, celui-là est réservé. Les enfants ne comprennent pas. Tout le monde s’énerve. À la fin de la journée, la boulangère parle au boulanger. Elle dit que ce n’est plus possible. Qu’elle en a marre et qu’il faut arrêter cette expérience. Le boulanger dit que c’est lui et lui seul qui décide quand on arrête l’expérience. Un point c’est tout. Nom d’un petit bonhomme.

Le surlendemain, tout recommence, la crème légère, les trois parts de gâteau, le présentoir et les enfants qui pleurent. Les parents qui se fâchent et veulent voir le directeur. La boulangère qui veut arrêter l’expérience et le boulanger qui ne veut pas. Rien ne change la semaine suivante. Assis sur son tabouret, le boulanger fatigué regarde les enfants qui pleurent et les parents qui se fâchent. Quand la boulangère lui dit que ça suffit, il dit que non, ça ne suffit pas.
L’expérience continue.

Petit à petit, au fil des jours et des semaines, il y a moins d’enfants qui viennent mettre leurs doigts sur la cloche de verre. Il y a moins de cris et moins de larmes. De moins en moins. Un jour, de l’heure de l’ouverture à l’heure de la fermeture, aucun enfant ne franchit la porte du boulanger fatigué. Assis sur son tabouret, au bout du comptoir, le boulanger regarde les trois parts de gâteau sous la cloche de verre qui brille. Il n’y a plus aucun cri. Plus aucune trace de doigt.
Alors, un pâle sourire traverse le visage fripé du boulanger fatigué.
Son expérience a réussi.