Chapitre 9

Pendant ses nuits sans sommeil, le boulanger fatigué a beaucoup réfléchi.

Il a imaginé un piège pour se débarasser des enfants. Pour que son piège fonctionne il faut de la crème chantilly. Les enfants adorent la crème chantilly. C’est léger, gros et blanc, et on voudrait tout de suite mettre le doigt dedans. Alors, le boulanger a décidé de fabriquer la meilleure crème chantilly du monde. La plus blanche, la plus légère. Tellement légère qu’on verrait la lumière à l’intérieur. Pour le goût, Il a essayé plusieurs recettes. Du sucre blanc. Du sucre roux. Un peu de beurre ou de vanille. Un peu de caramel fondu. Une pointe de framboise, pour voir.
Mais finalement, ce qui compte, c’est le vrai goût tendre et un peu sucré, qu’on trouve au cœur de la crème fraîche.
Alors, il est allé voir le crémier. Il a essayé la crème des vaches brunes. La crème des vaches rousses ou tachetées. La crème des plaines ou des alpages. Tous les jours, il est allé voir le crémier qui commençait à être très fatigué. Un jour, le boulanger a vu à la télévision des vaches qui broutaient tout au sommet des montagnes. Dans des champs remplis de fleurs rares et sucrées. Alors, il a téléphoné à la télévision. Retrouvé les vaches et leur berger qui a envoyé un pot de crème au crémier. Lorsque le crémier a reçu le pot, il a appelé le boulanger qui est arrivé en courant. Au moment où le crémier a soulevé le couvercle, tout le parfum des fleurs de montagne s’est échappé du pot. Un parfum jaune, violet et sucré. Un parfum de ciel avec de l’herbe fraîche et des baies des bois. Le boulanger a refermé le pot et il a couru s’enfermer dans son laboratoire.

Pour aérer au mieux la crème merveilleuse, il a essayé un peu de blanc d’œuf battu en neige. De l’air comprimé. De l’air chaud. De l’air froid. Du gaz. Et même de l’hélium pour faire s’envoler les ballons. Mais après avoir beaucoup gonflé, la crème retombe toujours, après une minute ou une heure. Alors, il s’intéresse au fouet à monter la crème. Il essaie un fouet plat. Un fouet à spirale. Un fouet mécanique. Un fouet électronique. Il découvre que le secret, c’est le fouet. Alors, il dessine des fouets de toutes les formes et de toutes les couleurs, qu’il fait fabriquer chez le quincailler, de l’autre côté de la rue. Pendant des mois, le quincailler fabrique des fouets. Un jour, le boulanger fatigué regarde les nuages. Et là, il a une idée. L’idée d’un fouet léger comme l’air. Un fouet rempli de mille fils de métal très fins, percés de mille trous tellement petits qu’on pourrait les voir seulement au microscope. Il court chez le quincailler qui commence lui aussi à être très fatigué, à force de fabriquer des fouets. Le boulanger explique son idée, il fait un dessin. Avec les fils et les trous. Le quincailler se gratte la tête. Il a dit que ça prendra des jours, peut-être des semaines. Le boulanger dit qu’il veut son fouet avec tous les fils et tous les trous. Au plus tard dans un mois. Le quincailler se gratte la tête. Le boulanger dit que tous les matins, pendant un mois, il déposera une corbeille de croissants roux et tièdes devant la porte du quincailler.

Le quincailler pense à l’odeur des croissants au beurre. À la merveilleuse odeur des croissants chauds dans le petit matin. Alors, il dit oui. Dans un mois. Lorsque le mois est passé, le quincailler va lui-même apporter le nouveau fouet au boulanger. Il y a tous les fils et tous les trous. Le boulanger descend tout de suite dans son laboratoire. Il ferme la porte. Il prépare trois moules ronds. Au fond il place de la meringue croustillante. Au-dessus, des framboises fraîches et bien mûres. Et par dessus, il coule la crème légère qu’il vient de fouetter avec son nouveau fouet.

Ensuite, il range le fouet dans une boite métallique, fermée avec un couvercle métallique, dans une armoire métallique dont lui seul a la clé. Il remonte essuyer les traces de doigts.
Il laisse les gâteaux se reposer pendant deux heures.

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Chapitre 10

En essuyant les traces de doigts sur le comptoir, le boulanger fatigué rêve d’une boulangerie sans enfants.

Deux heures plus tard, il redescend dans son laboratoire. Il ouvre la porte du frigo. Dans le frigo, trois moules ronds et remplis de crème chantilly. Le boulanger sort les moules avec précaution. Il détache le cercle de métal tout autour, tout doucement.
Sur la table, il y a maintenant trois gros gâteaux épais et ronds comme des lunes.

Alors, le boulanger prend un gros couteau. Un couteau large, plat et sans dents. Il plonge le couteau dans le premier gâteau. Et là, c’est incroyable. Le couteau s’enfonce comme dans un nuage. Le couteau s’enfonce comme dans de l’eau. Comme dans rien du tout, en fait. Le couteau s’enfonce tout seul dans la couche de crème légère. Ensuite, le couteau traverse sans s’arrêter  une framboise bien mûre, un fond de meringue croustillant.
Et voilà la première tranche qui sort du gâteau.

Le boulanger dépose la tranche épaisse sur une assiette dorée. Il regarde. Il regarde la crème tellement légère que la lumière peut passer à travers, on dirait qu’elle vient de l’intérieur.
Le boulanger prend une cuillère. Il plonge la cuillère dans la tranche de gâteau. Et là, c’est incroyable, la cuillère s’enfonce toute seule et  d’un seul coup dans la crème chantilly. La cuillère traverse la framboise tendre et le fond de meringue croustillant.
Le boulanger porte la cuillère à sa bouche. Mille bulles de crème chantilly éclatent dans sa bouche. Mille bulles qui se mélangent  à la demi-framboise tendre, mille éclats de meringue qui fondent et lui montent à la tête.
C’est tellement délicieux que le boulanger doit s’asseoir. Il a la tête qui tourne. Il laisse éclater les dernières bulles au fond de son palais. Il regarde sur la table les trois gros gâteaux remplis de la lumière de la lampe. Il a enfin trouvé le secret de la crème légère. Le secret est enfermé dans une boite métallique, fermée avec un couvercle métallique, dans une armoire métallique dont lui seul a la clé.

Le boulanger regarde les trois gros gâteaux posés sur la table. Le premier enfant qui voit ça, c’est sûr, il va tout de suite tendre l’index. Le premier enfant qui voit cette tranche de gâteau va vouloir mettre les doigts dedans. Immédiatement. Il va vouloir enfoncer son doigt dans la crème légère, si légère que son doigt ne sentira rien quand il s’enfoncera dedans. Il va vouloir porter à sa bouche son doigt rempli de crème pour sentir mille bulles éclater dans sa bouche.
Le boulanger fatigué a un mauvais sourire. Il a beaucoup réfléchi et beaucoup travaillé. Il a les yeux rouges et le crâne déplumé. Mais là, c’est sûr, il vient d’inventer le piège parfait.

Le piège qui va se refermer sur les doigts des enfants.

Chapitre 26

Le lendemain elles sont trois.
La petite fille qui aime la crème chantilly, sa sœur et sa maman. Elles mangent des éclairs à la crème et à la tomate. La sœur de la petite fille dit que c’est si bon qu’il faudrait qu’elle en parle à ses copines. Le surlendemain, toutes les filles de l’école arrivent et après, elles en parlent aux garçons. Le jour suivant, la boulangerie est remplie de filles et de garçons. Toute la nuit, le boulanger fabrique des éclairs à la tomate, à la carotte ou aux champignons. Les enfants goûtent. Ils disent qu’ils voudraient des éclairs, parfum cannelle, mangue ou chou de Bruxelles. Alors, dans la pâte à chou, le boulanger mélange du chou de Bruxelles. Ils disent qu’ils voudraient des éclairs, parfum safran, camomille ou pomme de pin. Le boulanger se gratte la tête pour la pomme de pin. Des éclairs parfum lavande. Des éclairs en forme d’avion. Des éclairs qui brillent dans le noir. Mais surtout, toujours posée bien au milieu, une couche épaisse de crème chantilly qui éclate en bulles légères dans la bouche des enfants.

Alors, le boulanger a une idée. Un soir, il traverse la route. Il s’en va trouver le quincaillier. Il dit : je voudrais une grande plaque. Une plaque de métal. Voici le plan et les dimensions. La longueur, la largeur, et quatre trous à chaque extrémité. Dans les trous, je mettrai des vis. C’est ce qu’il dit au quincailler.
Le quincailler découpe la plaque et perce les trous pour les vis. Le boulanger paie et dit merci. Il va voir le peintre et il dit : je voudrais écrire ceci sur cette plaque. En belles lettres rondes sur un beau fond blanc. Un fond blanc crème si c’est possible. Il faudrait aussi repeindre l’intérieur de la boulangerie. Il faudrait tout repeindre en blanc. En blanc crème, si c’est possible. Enfin, je voudrais un panneau, noir, avec des lettres blanches. Le peintre dit qu’il va s’y mettre tout de suite et que dans une semaine tout sera terminé.

Alors, le boulanger retourne à la boulangerie. Il prend une grande feuille de papier. Un marqueur bleu. Sur la feuille, en lettres capitales, il écrit :
FERMÉ POUR CAUSE DE TRAVAUX. RÉOUVERTURE OFFICIELLE LUNDI PROCHAIN.