Chapitre 13

_ Comment ça, réservé ?
Ici, c’est bien une boulangerie, non ? Pour vendre du pain et des gâteaux ? Alors, je voudrais ce gâteau.
_ Bien sûr mon chou, mais ce gâteau n’est pas à vendre, il y a déjà quelqu’un qui l’a réservé.
_ Alors pourquoi vous l’avez mis là, si personne ne peut l’acheter ?
_ C’est pour ne pas l’oublier, quand la personne qui l’a réservé viendra le chercher.
_ Oui, mais si elle oublie de venir le chercher ?
_ Je suis sûre qu’elle ne va pas oublier, puisqu’elle a réservé.
_ Oui, mais il y a trois parts. Elle ne va pas tout manger. Et d’abord, où sont les autres parts ? Où est le reste du gâteau ?
_ Le reste, on l’a déjà vendu.
_ Alors, vous n’avez qu’à fabriquer un nouveau gâteau.
_ C’est trop tard, mon chou. À cette heure de l’après-midi, le boulanger est fatigué, il a travaillé toute la nuit. Regarde, il reste des frangipanes, des éclairs au chocolat.
_ Je ne veux pas de frangipane. Pas d’éclair au chocolat. Je veux ce gâteau et c’est tout.

La boulangère regarde la maman du petit garçon en haussant les épaules. La maman dit qu’il faut choisir autre chose. Le petit garçon reste sans rien dire et sans bouger devant le présentoir et les trois parts de gâteau.
Les autres clients s’impatientent.
La maman du petit garçon lui dit que ce n’est pas grave. Que demain matin, il reviendra. Qu’il achètera un gros gâteau à la crème chantilly. Le petit garçon répond que demain c’est trop loin. Que maintenant, il n’a plus faim.
La boulangère fait signe aux autres clients de passer.

La maman du petit garçon lui demande s’il veut un chocolat chaud. Le petit garçon ne veut rien. Il regarde les trois parts de gâteau sous la cloche de verre. Une grosse larme ronde coule sur sa joue. Sa maman commande un chocolat. Elle s’assied et elle attend. Entre deux clients, la boulangère soulève la cloche de verre, emporte l’assiette, les gâteaux et le billet rose. Assise à sa table, la maman se lève. Elle prend doucement le petit garçon par la main. Elle lui dit : « Viens boire ton chocolat. »  Il a un gros sanglot. Il dit : « Non. Je n’ai pas soif. »

Alors, pour se consoler, il boit une grande gorgée de chocolat.

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Chapitre 17

Jusqu’au jour où une petite fille ouvre la porte.
La petite fille regarde partout. Elle grimpe sur une chaise. Elle voudrait boire un chocolat. Sa maman lui demande si elle veut manger quelque chose. Elle descend de sa chaise. Elle sautille jusqu’au comptoir. Sur un pied. Sur deux pieds. Elle s’arrête. Elle dit qu’il y a une marelle dessinée le carrelage. Sa maman sourit.
De l’autre côté du comptoir, le boulanger secoue la tête. Les enfants sont des enfants. Ils n’arrêtent pas de courir et de sauter. Ils voient des marelles partout. Ils ne pensent qu’à jouer et à mettre leurs doigts remplis de sucre sur la vitrine ou sur le panneau de verre qui protège les pâtisseries.  Le boulanger prépare déjà son chiffon pour effacer les traces de doigts.

La petite fille traverse la salle à cloche-pied. Elle chantonne. Elle a de longs cheveux brillants. Elle s’arrête pile devant le présentoir pas plus haut que trois pommes. Elle regarde sans toucher. Elle ne pose aucun doigt sur la cloche de verre. Elle regarde les trois parts de gâteau. La couche de crème épaisse. Elle approche son visage. Son nez tout près de la paroi de verre. Elle fait une horrible grimace. Elle crie :
_ Berk ! Maman, Maman ! Viens voir !  Vite ! C’est dégoûtant.
La maman s’approche de la petite fille. Elle lui dit de ne pas crier. De ne pas dire c’est dégoûtant en montrant les gâteaux à la crème que le boulanger a fabriqués.
_Oui, mais maman, les gâteaux sont beaucoup trop gros. Et moi je déteste la crème fraîche, tu sais bien. Alors non, je ne veux rien manger. Je préfère boire un chocolat.

Et la petite fille traverse la salle en sautillant. Elle s’assied près de la vitrine, là où on voit les passants. Elle reste assise en attendant son chocolat. Elle chantonne. Son chocolat arrive et elle le boit. Elle reste assise. Pas une seule fois elle dit « Maman, regarde ! » en appuyant son doigt sur la vitre.
Elle boit son chocolat.
Quand elle a terminé, elles se lèvent. La petite fille s’en va en sautillant.
En refermant la porte, la maman dit : « Au revoir et merci. »

Chapitre 19

La nuit, dans son laboratoire, le boulanger fatigué réfléchit.
C’est peut-être la recette ou la hauteur du présentoir. Ou la cloche de verre. Non, ce n’est pas le présentoir. Ni la cloche de verre. Il a tout calculé. La hauteur et la longueur. C’est peut-être le billet rose. Demain, il mettra un billet blanc. C’est peut-être l’assiette ou il faudrait peut-être quatre parts de gâteau. Demain il mettra quatre parts sur l’assiette. Non, plutôt deux. Ou cinq. C’est peut-être la couleur de la crème.

Peut-être ou peut-être pas.

Alors, Le boulanger décide de tout reprendre à zéro. On va voir ce qu’on va voir, nom d’un petit bonhomme. Ce n’est quand même pas une petite fille de rien du tout qui va le décourager.  TOUS les enfants aiment la crème chantilly. TOUS les enfants mettent leurs doigts sur le verre. TOUS les enfants sont très énervants. Cette petite fille, ce n’est rien. Rien du tout.

Il recommence. Il dessine les plans d’un nouveau fouet pour battre la crème. Le quincailler fabrique le fouet. Il plonge son fouet dans la crème légère, mais la crème ne monte pas. Il rajoute du sucre, mais la crème ne monte pas. Il met un peu de vanille. Un peu de farine. La crème s’épaissit. Se durcit. La crème ressemble à du beurre. Mais la crème ne monte pas ! Ah bon ?  Puisque c’est comme ça, on va voir, non d’un petit bonhomme ! Le boulanger prépare trois moules ronds. Au fond, il étend de la pâte à pizza. TOUS les enfants aiment la pizza. Au-dessus, des carottes et du chocolat. TOUS les enfants aiment les carottes et le chocolat. Et par-dessus, il coule la crème qui ne monte pas.

Le lendemain, il choisit une assiette. Sur l’assiette, il place quatre tranches de gâteau à la crème, à la pizza et aux carottes. À côté un billet blanc. Dans le nouveau présentoir haut comme deux pommes, la crème épaisse écrase les carottes. Les carottes écrasées font du jus. D’abord, le jus ramollit la pâte à pizza. Ensuite, le jus forme une petite flaque orange au fond de l’assiette. Petit à petit, la flaque grandit et inonde le billet blanc qui se transforme en billet couleur carotte. Une dame s’approche. Elle soulève la cloche de verre et la repose aussitôt en plissant les narines.
On n’a jamais vu une pizza aux carottes au beurre chantilly vanille et chocolat.

Chapitre 22

La boulangère fait bien attention.
Elle prend une belle assiette. Bien au milieu, sans faire de marques, elle dépose l’éclair au chocolat. Elle dit : « Pour la peine, Monsieur, je vous offre un autre café. » Le monsieur sourit et dit que ce n’est pas la peine. La boulangère dit non, non, j’y tiens. Je vous apporte votre café.
L’éclair au chocolat brille au milieu de l’assiette. Le monsieur plonge sa cuillère dans la pâte dorée, à travers la mousse tendre. Il porte la cuillère à sa bouche. Il mâche et là, il fait une grimace affreuse, on dirait qu’il va étouffer. Il avale de travers. Heureusement, devant lui, il y a encore la carafe. Il boit deux grands verres d’eau sans respirer. Il dénoue sa cravate. Il dit que non, que là c’est trop. Qu’il se plaindra dans les journaux.
La boulangère affolée prend un éclair au chocolat. Sans le poser sur une assiette. Directement entre deux doigts. Elle mord dedans. Ses yeux s’arrondissent. On dirait bien qu’ils vont tomber. Sa bouche fermée, ses joues se gonflent. On dirait bien qu’elle va vomir.

Il y a du jambon dans le chocolat !

La boulangère court dans l’arrière-boutique. Elle crache. Elle boit deux grands verres d’eau. Elle revient dans la salle et reprend sans un mot l’éclair entamé que le monsieur a reposé au milieu de l’assiette. Elle dit vous voudrez bien m’excuser, je crois qu’il y a eu un autre problème. Un problème avec le boulanger. Pour la peine, je vous offre un autre café. Le monsieur répond qu’il a déjà bu deux cafés et qu’il est suffisamment énervé. Le monsieur se lève.
En partant, il dit qu’on peut s’attendre à tout, quand un boulanger se prend pour un charcutier.