Chapitre 6

Le boulanger fatigué regarde les deux carrés de lumière qui brillent encore à travers le soupirail. Le boulanger ne comprend pas. Il reste toujours quelqu’un qui ne dort pas, alors qu’il suffit de se glisser dans son lit et d’éteindre la lumière pour dormir.

Le boulanger fatigué ne comprend pas.

Il voudrait tellement éteindre la lumière et dormir. Il pense à un coussin en préparant les croissants. Un bon gros coussin bien dodu. Rempli de plumes d’oie. Un coussin joufflu et tendre qu’on peut creuser avec sa main. Faire un creux au milieu et poser la tête dedans. Il imagine sa joue bien au chaud dans le creux du coussin. Il a les mains dans le pétrin. Ses mains travaillent toutes seules pendant qu’il pense à son gros coussin. Ses mains étalent sans y penser deux larges bandes de pâte. Ses mains s’activent pour découper  des triangles bien droits et bien réguliers. Le boulanger connait son métier. Il y a du beurre frais dans la pâte et ça sent délicieusement bon. Sur la pâte, il étale avec un pinceau large une couche brillante de jaune d’œuf mélangé à du sucre et à quelque chose que le boulanger garde pour lui. C’est son secret de boulanger. Ensuite, il roule les triangles pour en faire des croissants.

Ses mains travaillent toutes seules pendant qu’il rêve à une couette moelleuse et fraîche aussi douce que le coussin. Pendant que ses mains enfournent les croissants dorés, le boulanger rêve qu’il rêve, bien au chaud dans sa couette,  sa joue dans le creux du coussin.

 Le boulanger est très fatigué. Son crâne est déplumé. Il a les yeux rouges.  Il est aussi pâle que ses mains pleines de farine. Il a les yeux humides à force d’avoir trop bâillé. Dans le four, les croissants gonflent et roussissent. La merveilleuse odeur des croissants chauds remplit l’atelier. Elle s’échappe par une petite fente de la fenêtre. Elle remonte vers le soupirail, juste au–dessus. Elle se glisse dans la nuit. Elle danse sur le trottoir.

La merveilleuse odeur du croissant tendre, tiède et doré à point, qui se mélange au petit matin bleu.

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Chapitre 7

Il est presque cinq heures. Cinq heures du matin.

Comme chaque matin, le boulanger fatigué n’a plus sommeil. Ses yeux sont rouges et son crâne est déplumé. Derrière le soupirail, la nuit est moins noire. Le jour va bientôt arriver. Assis dans l’odeur des croissants, le boulanger se désespère. Son monde tourne à l’envers. La nuit, les lumières s’éteignent. Presque toutes les lumières. Presque tout le monde dort, la tête dans un gros coussin. Ensuite, tout le monde se réveille en voulant du pain. Des croissants roux qui sentent le beurre. Des brioches. Du pain au raisin ou au chocolat. Pourquoi faut-il du pain frais au petit-déjeuner ? Pourquoi pas une salade ou de la pizza ? De la pizza, ce serait génial, toutes les pizzerias seraient ouvertes au petit matin et le boulanger fatigué serait le premier client. Il entrerait à 6 heures et dirait : je veux deux pizzas bien cuites s’il vous plait. Et derrière le comptoir, le pizzaiolo fatigué rêverait de devenir boulanger.

Mais non. Les gens ont décidé que la pizza, ce serait pour plus tard. Pour midi ou pour le soir.  Les gens veulent du pain frais au petit-déjeuner. On ne peut rien y changer. Alors, pendant que les croissants roussissent, le boulanger s’enferme dans son laboratoire. Il s’enferme à double tour. Il a devant lui des pots, des tubes, des spatules larges, des moules à gâteaux ronds. Petits. Moyens. Grands. Il y a du sucre blanc  et du sucre roux. Et surtout, posée au milieu de la table de travail, une immense jatte de crème fraiche. Le boulanger prend une spatule et caresse la surface brillante de la crème. Ça fait une petite vague onctueuse qu’il regarde avec attention. Il plonge la spatule. Il tourne en fronçant les sourcils. Il remue. Il goûte. Un pâle sourire illumine sa figure fripée de boulanger fatigué.

La crème est exactement comme il faut.

Alors, il se dirige vers une petite armoire, tout au fond de l’atelier. Il sort une clé de la poche de son pantalon blanc. Il regarde derrière lui. Le laboratoire est bien fermé. Personne ne peut entrer. Alors, il ouvre  la porte de la petite armoire.  Il sort un gros pot métallique fermé par un couvercle métallique. Il pose le pot sur la table de travail, à côté de l’immense jatte de crème. Il prépare trois moules à gâteaux ronds. Il s’affaire. Il s’active. Il fronce encore les sourcils. Il oublie sa fatigue et le jour qui se lève.

Le boulanger fatigué connait son métier.

Chapitre 8

Il est 6 heures. La Ville-Lumière clignote dans le petit matin froid.

Le boulanger fatigué monte les escaliers en soufflant. Il porte un plateau encore chaud et rempli de croissants. Il redescend. Il remonte. Il redescend. Il souffle. Il a trop chaud. La farine colle sur son visage pâle. La farine colle sur son crâne déplumé.
Sur l’étalage, il a disposé les croissants. Les croissants au beurre, les pains au chocolat ou à la vanille, les pains aux raisins, les petits pains au lait, les brioches, les petites baguettes, les grandes baguettes, les pains aux céréales. Aux noix. Aux olives. Tous les pains simples ou compliqués qu’il a fabriqués pendant que presque tout le monde dort. Il allume toutes les lumières et d’un seul coup tous les pains dorés se mettent à briller dans leur panier d’osier.

On dirait presque le magasin du Père Noël.
Presque.

Il suffirait que le boulanger fasse comme le crémier à côté de lui. Ou comme le vendeur de chapeaux, de l’autre côté de la rue.
Il suffirait que le boulanger accroche à sa porte une guirlande lumineuse. Qu’il écrive au pochoir « Joyeux Noël » à travers sa vitrine avec des étoiles dorées tout autour. Il faudrait juste une guirlande, quelques étoiles et quelques lettres pour que la boulangerie ressemble tout à fait au magasin du Père Noël. En passant devant la vitrine on pourrait tout à fait imaginer que tous ces pains qui brillent sont des cadeaux très précieux. Les enfants regarderaient l’intérieur de la boutique, le nez collé sur la vitre en préparant une liste qui dirait : « Cher Père Noël, pour Noël je voudrais un pain au chocolat, une baguette bien dorée et un croissant au beurre. Merci. »

Justement.
Les enfants mettent leurs doigts contre la vitrine.
Au début décembre, il fait froid. Alors, les enfants soufflent sur le verre pour faire de la buée et dessiner un visage avec leurs doigts. Ensuite les enfants – qui ne sont pas grands – mettent leurs doigts contre la vitre basse qui protège les pains, les croissants et surtout les pâtisseries. Les enfants disent : « Je veux celle-là. » Et ils mettent leur index contre la vitre pour bien montrer que c’est bien celle-là et pas une autre. Alors qu’il suffirait de dire : « Je veux un éclair au chocolat. » Mais non, les enfants ne sont pas des gens sérieux : ils ne savent même pas comment s’appelle un éclair au chocolat. Alors ils montrent. Ils touchent le verre avec le doigt en disant : « Je veux celle-là. » Alors que c’est UN éclair.
Les enfants ont des doigts remplis de chocolat, qu’ils appuient sur le panneau de verre propre qui protège les pâtisseries. Ensuite, ils se ravisent et disent : « Non, finalement, je voudrais celle -là. » Ils laissent une nouvelle marque de doigt. Ils voudraient plutôt une frangipane. Ou plutôt une boule de Berlin. A cause du sucre tout autour. Du sucre cristallisé qui reste collé aux doigts des enfants qui mangent une boule de Berlin. Avec les mains. Ça fait des marques de doigts partout. Avec du sucre à la place du chocolat.

Alors, après une nuit sans sommeil, le boulanger fatigué passe sa journée à chasser les marques de doigts. Il a un chiffon exprès pour ça. En un coup de chiffon, il efface les marques de doigts sur le grand panneau de verre, devant les pâtisseries. Le panneau brille. Le boulanger est content. Un enfant entre. Il regarde l’éclair au chocolat. Il dit : « Je voudrais celle-là. » (On dit UN éclair.) Son index se tend et fait une nouvelle marque sur le verre brillant.

Le boulanger fatigué déteste les enfants.

Chapitre 14

Pendant ce temps, dans l’arrière-boutique, la boulangère parle au boulanger.
Elle dit qu’elle ne comprend pas. Elle voudrait savoir pourquoi il a installé un présentoir à gâteaux au milieu de la boulangerie. Un présentoir ridicule, pas plus haut que trois pommes. Elle voudrait savoir pourquoi il a mis trois grosses parts de gâteau à la crème dans le présentoir. Et qui a écrit ce billet rose.
Le boulanger dit que c’est lui le propriétaire de la boulangerie. Qu’il mettra des présentoirs où il veut et même des présentoirs ridicules et hauts comme trois pommes. Et que le billet rose, c’est lui qui l’a écrit. Personne n’a réservé les gâteaux.
La boulangère ne comprend pas. Pourquoi fabriquer un gâteau à la crème, l’exposer dans un présentoir ridicule et ensuite dire qu’il est réservé ? Est-ce que le boulanger est tombé sur la tête ?
Le boulanger dit que sa tête va très bien merci. Il dit ici, c’est moi le chef et je fais ce que je veux. Je veux fabriquer un gros gâteau à la crème ? Alors, je fabrique un gros gâteau à la crème. Ensuite je le mets dans un présentoir ridicule, c’est moi qui décide. Et c’est moi qui écris un billet rose pour dire que le gâteau est réservé. Un point c’est tout.

Là-dessus, sans un mot, le boulanger reprend l’assiette avec le billet rose et les trois parts de gâteau. Il retourne dans la boulangerie. Il soulève la cloche de verre et repose l’assiette sur le présentoir pas plus haut que trois pommes. Il repose la cloche. Il revient dans l’arrière-boutique.

La boulangère le regarde avec deux gros points d’interrogation dans les yeux. Il dit : 
_ Je fais une expérience. Un point c’est tout.

Chapitre 16

Le lendemain, le boulanger fatigué fabrique un gros gâteau à la crème légère.
Il dépose les trois parts sur une assiette à côté du billet rose. L’assiette sous la cloche de verre du présentoir pas plus haut que trois pommes. Le présentoir devant le rayon des pâtisseries. À la fin de l’après-midi, les enfants arrivent. Ils mettent leurs doigts sur la cloche de verre. Ils disent : « Je veux celui-là. » La boulangère dit que non, celui-là est réservé. Les enfants ne comprennent pas. Tout le monde s’énerve. À la fin de la journée, la boulangère parle au boulanger. Elle dit que ce n’est plus possible. Qu’elle en a marre et qu’il faut arrêter cette expérience. Le boulanger dit que c’est lui et lui seul qui décide quand on arrête l’expérience. Un point c’est tout. Nom d’un petit bonhomme.

Le surlendemain, tout recommence, la crème légère, les trois parts de gâteau, le présentoir et les enfants qui pleurent. Les parents qui se fâchent et veulent voir le directeur. La boulangère qui veut arrêter l’expérience et le boulanger qui ne veut pas. Rien ne change la semaine suivante. Assis sur son tabouret, le boulanger fatigué regarde les enfants qui pleurent et les parents qui se fâchent. Quand la boulangère lui dit que ça suffit, il dit que non, ça ne suffit pas.
L’expérience continue.

Petit à petit, au fil des jours et des semaines, il y a moins d’enfants qui viennent mettre leurs doigts sur la cloche de verre. Il y a moins de cris et moins de larmes. De moins en moins. Un jour, de l’heure de l’ouverture à l’heure de la fermeture, aucun enfant ne franchit la porte du boulanger fatigué. Assis sur son tabouret, au bout du comptoir, le boulanger regarde les trois parts de gâteau sous la cloche de verre qui brille. Il n’y a plus aucun cri. Plus aucune trace de doigt.
Alors, un pâle sourire traverse le visage fripé du boulanger fatigué.
Son expérience a réussi.

Chapitre 20

De la pâte à pizza. De la crème chantilly avec un peu de vanille et de chocolat. Des carottes.
Derrière sa table, au fond de son laboratoire, le boulanger fatigué marmonne. Tous les enfants aiment la pizza. Son nouveau fouet fouette la crème légère, mais la crème ne monte pas. La crème s’épaissit, on dirait du beurre. Alors, il rajoute la vanille et le chocolat. Tous les enfants aiment la vanille et le chocolat. Il rajoute les carottes. Tous les enfants aiment les carottes. Tous les enfants. Y compris une petite fille de rien du tout. On va voir ce qu’on va voir ! Nom d’un petit bonhomme ! Sur une assiette, il a mis deux grosses parts de pizza au beurre chantilly vanille chocolat. Avec des carottes. Le boulanger fatigué connaît les enfants.

La petite fille ne revient pas.

Alors, le boulanger passe toutes ses nuits dans son laboratoire. Il ne dort plus. Ses yeux tombent de sommeil. Ses yeux sont rouges. Son crâne déplumé brille sur son visage fripé. Le boulanger très fatigué passe toutes ses nuits dans son laboratoire. Il marmonne. Les enfants ne sont pas sérieux. Les enfants sont des enfants. Il prépare de la pâte à pizza. De la pâte à croissants. Il découpe des dés de jambon, pour les croissants au jambon. Il bat les œufs en neige pour la mousse légère, ajoute du chocolat, pour les éclairs au chocolat.

Il s’arrête. Il réfléchit. C’est sûr, cette petite fille aime la pizza.

Il reprend son travail. Mélange le jambon et la mousse au chocolat, pour les éclairs au chocolat. Mélange le chocolat au jambon, pour les croissants au jambon. Met du fromage râpé dans la tarte aux pommes. Met des pommes dans la quiche au jambon.

Il s’arrête. Il réfléchit. C’est sûr, cette petite fille aime les carottes. Et le chocolat.

Il reprend son travail.
Met de la sauce tomate dans la crème pâtissière.
Met des fruits confits dans la quiche aux oignons.
Et un peu de moutarde sur la tarte au citron