Chapitre 22

La boulangère fait bien attention.
Elle prend une belle assiette. Bien au milieu, sans faire de marques, elle dépose l’éclair au chocolat. Elle dit : « Pour la peine, Monsieur, je vous offre un autre café. » Le monsieur sourit et dit que ce n’est pas la peine. La boulangère dit non, non, j’y tiens. Je vous apporte votre café.
L’éclair au chocolat brille au milieu de l’assiette. Le monsieur plonge sa cuillère dans la pâte dorée, à travers la mousse tendre. Il porte la cuillère à sa bouche. Il mâche et là, il fait une grimace affreuse, on dirait qu’il va étouffer. Il avale de travers. Heureusement, devant lui, il y a encore la carafe. Il boit deux grands verres d’eau sans respirer. Il dénoue sa cravate. Il dit que non, que là c’est trop. Qu’il se plaindra dans les journaux.
La boulangère affolée prend un éclair au chocolat. Sans le poser sur une assiette. Directement entre deux doigts. Elle mord dedans. Ses yeux s’arrondissent. On dirait bien qu’ils vont tomber. Sa bouche fermée, ses joues se gonflent. On dirait bien qu’elle va vomir.

Il y a du jambon dans le chocolat !

La boulangère court dans l’arrière-boutique. Elle crache. Elle boit deux grands verres d’eau. Elle revient dans la salle et reprend sans un mot l’éclair entamé que le monsieur a reposé au milieu de l’assiette. Elle dit vous voudrez bien m’excuser, je crois qu’il y a eu un autre problème. Un problème avec le boulanger. Pour la peine, je vous offre un autre café. Le monsieur répond qu’il a déjà bu deux cafés et qu’il est suffisamment énervé. Le monsieur se lève.
En partant, il dit qu’on peut s’attendre à tout, quand un boulanger se prend pour un charcutier.

Publicités

Chapitre 23

Assis dans son laboratoire, le boulanger est très fatigué.
La porte s’ouvre comme un coup de canon. La boulangère entre en courant. Le boulanger lui dit que ce ne sont pas des manières. Qu’elle lui a fait peur. Qu’il a travaillé toute la nuit et qu’il est très fatigué. La boulangère le regarde, on dirait qu’elle va exploser. Ah ça oui ! Il a travaillé toute la nuit, c’est sûr. Il a dû passer des heures pour inventer ses nouvelles recettes : la tarte aux pommes et au gruyère ! Le chocolat au jambon ! La tomate dans la sauce pâtissière ! Et de la moutarde sur la tarte au citron ! Est-ce que le boulanger fait une nouvelle EXPÉRIENCE ? Est-ce qu’il veut faire fuir tous les clients ?

Le boulanger a l’air très étonné. Il dit que c’est la boulangère qui a un problème : elle devrait remonter, reprendre sa place derrière le comptoir et servir les clients, JUSTEMENT. Alors, la boulangère, on dirait vraiment qu’elle va exploser, la boulangère remonte les marches en courant. Elle prend une assiette. Dessus, elle dépose un éclair au chocolat-jambon, une quiche pommes-oignons et une tarte moutarde-citron. Elle redescend en courant. Elle dépose l’assiette dans les mains du boulanger. Elle dit : « Goûte ! J’attends !
Le boulanger commence par l’éclair. Il trouve ça très bon, ce petit goût de jambon. Les oignons et les pommes, c’est très agréable et la moutarde donne du goût au citron. Il dit ici c’est une boulangerie et le boulanger c’est moi, nom d’un petit bonhomme ! Tous les enfants aiment la pizza. Tout le monde aime le jambon et le chocolat. Le citron et la moutarde.  Tout le monde aime ça, évidemment.

La boulangère dit qu’il ferait mieux d’aller dormir et même, de prendre des vacances. Le boulanger répond qu’il n’a pas du tout sommeil. Qu’il n’a pas besoin de vacances. Qu’il n’a besoin de personne. Qu’on le laisse tranquille dans son laboratoire. Que sans lui, la boulangerie ne serait pas une boulangerie.
Sans lui, il n’y aurait personne pour acheter le pain et les croissants.

Chapitre 24

Il n’y a personne dans la boulangerie. Absolument aucun client.
Pourtant, derrière la vitrine, brillent les petits pains et les croissants. Les petits pains sont verts et les croissants violets. Le vert, c’est du jus d’épinards. Le violet, du jus d’aubergine. Les enfants aiment les couleurs, tout le monde sait ça. Alors, le boulanger fait du pain en couleurs. Des tartes à la betterave rouge. Des gâteaux au chou rouge. Les enfants aiment le rouge, le boulanger vous le dira.

Pour les éclairs, il a eu une idée. Il a repris son vieux fouet et fait monter la crème la crème chantilly tellement blanche que la lumière peut passer à travers. Dans la pâte à chou, il a mis du rouge. Du rouge tomate, précisément. Deux traits rouges et un trait blanc, on dirait un panneau de signalisation.Tous les enfants aiment le rouge. Tous les enfants aiment le blanc. Tous les enfants sont très énervants.

Il n’y a personne dans la boulangerie. Personne. A l’abri des doigts, derrière la vitrine de verre, les plateaux sont remplis de pâtisseries multicolores que plus personne n’achète. Assis sur son tabouret, tout au bout du comptoir, le boulanger a les yeux rouges et le crâne blanc. Personne n’est venu hier et personne la semaine dernière. Personne pour les petits pains verts et les croissants violets.  Comme chaque jour, depuis des semaines, la boulangère est partie au milieu de l’après-midi.
Seul dans sa boulangerie, le boulanger baille en regardant le soir tomber.

C’est alors que la porte s’ouvre.

Une petite fille entre et traverse la salle à cloche-pied. Elle a de longs cheveux brillants. Elle sautille jusqu’au comptoir. Sur un pied. Sur deux pieds. Elle s’arrête. Elle dit qu’il y a une marelle dessinée le carrelage. Entrée derrière elle, sa maman sourit. Sans mettre aucun doigt sur la vitrine de verre, la petite fille regarde les pâtisseries multicolores, les petits pains verts et les croissants violets. Elle dit regarde maman, comme c’est joli ! Tout à coup, elle s’immobilise, elle dit regarde maman, cet éclair ! On dirait un champignon ! Un champignon blanc et rouge ou alors, un panneau de signalisation ! Je voudrais bien cet éclair, s’il te plaît.

La maman s’adresse au boulanger, toujours assis, de l’autre côté du comptoir. Elle dit bonjour monsieur. Je voudrais, s’il vous plaît, cet éclair blanc et rouge. Et aussi un thé noir et un chocolat. Le boulanger se lève comme dans un rêve. Il prépare le thé et le chocolat. Sur une assiette il dispose l’éclair rouge à la crème légère qu’il dépose sur la table, bien en face de la petite fille.
La petite fille qui n’aimait pas la crème chantilly.

Chapitre 25

Assis tout au bout du comptoir, le boulanger attend. 
La petite fille qui n’aimait pas la crème chantilly regarde son éclair rouge et blanc. Elle trouve ça très joli, ces deux traits rouges et ce trait blanc. Elle dit maman, regarde : on dirait de la crème fraîche et moi je n’aime pas la crème fraîche, c’est beaucoup trop épais. D’ailleurs je n’en ai jamais goûté. Sa maman répond que pour les éclairs, on utilise de la crème pâtissière. Normalement.

Alors, la petite fille enfonce la cuillère dans la croûte fine de la pâte à chou, à travers la crème légère. Elle porte la cuillère à sa bouche et là, mille bulles de crème chantilly éclatent dans sa bouche. Mille bulles glacées qui se mélangent  à la saveur ensoleillée de la tomate. Mille bulles qui fondent et lui montent à la tête. La petite fille ferme les yeux. Elle dit maman, c’est merveilleux. Maman, il faut que tu goûtes.

Alors, la maman prend un peu de pâte à chou et un peu de crème. Elle porte la cuillère à sa bouche et c’est magique : la maman sourit et ferme les yeux. Elle dit, ça alors ! C’est surprenant. Non, ce n’est pas de la crème pâtissière. C’est bien de la crème chantilly, mais de la crème chantilly qui aurait été fabriquée par une fée ou par un magicien. De la crème chantilly qui aurait mangé des étoiles. La petite fille termine son éclair. Elle boit son chocolat. Au moment de partir, elle s’approche du boulanger, de l’autre côté du comptoir. Elle lui dit qu’elle a tellement aimé le goût de la tomate dans mille bulles chantilly. Que c’était comme si elle avait mangé un petit bout de l’été. Elle lui dit merci, merci beaucoup. Ensuite, elle revient vers sa maman.
_ Dis maman, est-ce que nous reviendrons demain ?

Chapitre 26

Le lendemain elles sont trois.
La petite fille qui aime la crème chantilly, sa sœur et sa maman. Elles mangent des éclairs à la crème et à la tomate. La sœur de la petite fille dit que c’est si bon qu’il faudrait qu’elle en parle à ses copines. Le surlendemain, toutes les filles de l’école arrivent et après, elles en parlent aux garçons. Le jour suivant, la boulangerie est remplie de filles et de garçons. Toute la nuit, le boulanger fabrique des éclairs à la tomate, à la carotte ou aux champignons. Les enfants goûtent. Ils disent qu’ils voudraient des éclairs, parfum cannelle, mangue ou chou de Bruxelles. Alors, dans la pâte à chou, le boulanger mélange du chou de Bruxelles. Ils disent qu’ils voudraient des éclairs, parfum safran, camomille ou pomme de pin. Le boulanger se gratte la tête pour la pomme de pin. Des éclairs parfum lavande. Des éclairs en forme d’avion. Des éclairs qui brillent dans le noir. Mais surtout, toujours posée bien au milieu, une couche épaisse de crème chantilly qui éclate en bulles légères dans la bouche des enfants.

Alors, le boulanger a une idée. Un soir, il traverse la route. Il s’en va trouver le quincaillier. Il dit : je voudrais une grande plaque. Une plaque de métal. Voici le plan et les dimensions. La longueur, la largeur, et quatre trous à chaque extrémité. Dans les trous, je mettrai des vis. C’est ce qu’il dit au quincailler.
Le quincailler découpe la plaque et perce les trous pour les vis. Le boulanger paie et dit merci. Il va voir le peintre et il dit : je voudrais écrire ceci sur cette plaque. En belles lettres rondes sur un beau fond blanc. Un fond blanc crème si c’est possible. Il faudrait aussi repeindre l’intérieur de la boulangerie. Il faudrait tout repeindre en blanc. En blanc crème, si c’est possible. Enfin, je voudrais un panneau, noir, avec des lettres blanches. Le peintre dit qu’il va s’y mettre tout de suite et que dans une semaine tout sera terminé.

Alors, le boulanger retourne à la boulangerie. Il prend une grande feuille de papier. Un marqueur bleu. Sur la feuille, en lettres capitales, il écrit :
FERMÉ POUR CAUSE DE TRAVAUX. RÉOUVERTURE OFFICIELLE LUNDI PROCHAIN.

Chapitre 27

Le lundi suivant, à cinq heures du matin, le boulanger monte sur une échelle.
Il prend son panneau terminé. Il a percé quatre trous dans le mur. Il ne reste plus qu’à visser. Quand il a terminé il descend. Il n’y a personne à cette heure, dans le petit matin bleu. Pour mieux voir, il prend un peu de recul. Le boulanger sourit.  Au-dessus de la porte, en lettres rouges sur un fond blanc crème, la nouvelle enseigne dit :


Ensuite, devant la porte d’entrée, il installe un panneau noir où le peintre a écrit en belle lettes blanches :

Petit à petit, ils arrivent : les enfants, les parents, les grands-parents, tous les habitants de ce quartier de Paris. Et au milieu de la foule, la petite fille qui n’aimait pas la crème chantilly avec sa sœur et sa maman.

A l’intérieur de la boulangerie, les murs sont repeints de frais en blanc crème et pimpants. Sur chaque table et chaque étagère, le boulanger a disposé des assiettes blanches. Dans chaque assiette, trois éclairs et un billet rose. Un billet rose où il est écrit, en lettres capitales :

     
Merci à Hannah, Clara et à Isabelle.