Chapitre 8

Il est 6 heures. La Ville-Lumière clignote dans le petit matin froid.

Le boulanger fatigué monte les escaliers en soufflant. Il porte un plateau encore chaud et rempli de croissants. Il redescend. Il remonte. Il redescend. Il souffle. Il a trop chaud. La farine colle sur son visage pâle. La farine colle sur son crâne déplumé.
Sur l’étalage, il a disposé les croissants. Les croissants au beurre, les pains au chocolat ou à la vanille, les pains aux raisins, les petits pains au lait, les brioches, les petites baguettes, les grandes baguettes, les pains aux céréales. Aux noix. Aux olives. Tous les pains simples ou compliqués qu’il a fabriqués pendant que presque tout le monde dort. Il allume toutes les lumières et d’un seul coup tous les pains dorés se mettent à briller dans leur panier d’osier.

On dirait presque le magasin du Père Noël.
Presque.

Il suffirait que le boulanger fasse comme le crémier à côté de lui. Ou comme le vendeur de chapeaux, de l’autre côté de la rue.
Il suffirait que le boulanger accroche à sa porte une guirlande lumineuse. Qu’il écrive au pochoir « Joyeux Noël » à travers sa vitrine avec des étoiles dorées tout autour. Il faudrait juste une guirlande, quelques étoiles et quelques lettres pour que la boulangerie ressemble tout à fait au magasin du Père Noël. En passant devant la vitrine on pourrait tout à fait imaginer que tous ces pains qui brillent sont des cadeaux très précieux. Les enfants regarderaient l’intérieur de la boutique, le nez collé sur la vitre en préparant une liste qui dirait : « Cher Père Noël, pour Noël je voudrais un pain au chocolat, une baguette bien dorée et un croissant au beurre. Merci. »

Justement.
Les enfants mettent leurs doigts contre la vitrine.
Au début décembre, il fait froid. Alors, les enfants soufflent sur le verre pour faire de la buée et dessiner un visage avec leurs doigts. Ensuite les enfants – qui ne sont pas grands – mettent leurs doigts contre la vitre basse qui protège les pains, les croissants et surtout les pâtisseries. Les enfants disent : « Je veux celle-là. » Et ils mettent leur index contre la vitre pour bien montrer que c’est bien celle-là et pas une autre. Alors qu’il suffirait de dire : « Je veux un éclair au chocolat. » Mais non, les enfants ne sont pas des gens sérieux : ils ne savent même pas comment s’appelle un éclair au chocolat. Alors ils montrent. Ils touchent le verre avec le doigt en disant : « Je veux celle-là. » Alors que c’est UN éclair.
Les enfants ont des doigts remplis de chocolat, qu’ils appuient sur le panneau de verre propre qui protège les pâtisseries. Ensuite, ils se ravisent et disent : « Non, finalement, je voudrais celle -là. » Ils laissent une nouvelle marque de doigt. Ils voudraient plutôt une frangipane. Ou plutôt une boule de Berlin. A cause du sucre tout autour. Du sucre cristallisé qui reste collé aux doigts des enfants qui mangent une boule de Berlin. Avec les mains. Ça fait des marques de doigts partout. Avec du sucre à la place du chocolat.

Alors, après une nuit sans sommeil, le boulanger fatigué passe sa journée à chasser les marques de doigts. Il a un chiffon exprès pour ça. En un coup de chiffon, il efface les marques de doigts sur le grand panneau de verre, devant les pâtisseries. Le panneau brille. Le boulanger est content. Un enfant entre. Il regarde l’éclair au chocolat. Il dit : « Je voudrais celle-là. » (On dit UN éclair.) Son index se tend et fait une nouvelle marque sur le verre brillant.

Le boulanger fatigué déteste les enfants.

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Auteur : Nicolas Esse

Depuis 1962, je regarde les nuages qui passent avant d'aller mourir.

Une réflexion sur « Chapitre 8 »

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